- Je pourrai te châtier à coups de fouet, dit-elle dédaigneusement, mais je préfère te répondre. Tu n’as aucun droit de te plaindre à moi ; n’ai-je pas toujours été honnête envers toi ? Ne t’ai-je pas prévenu à maintes reprises ? Ne t’ai-je pas aimé cordialement, oui, passionnément, et t’ai-je celé d’une façon quelconque que c’était dangereux de se livrer à moi, de s’abaisser devant moi ? Ne t’ai-je pas toujours dit que je voulais être dominée ? Mais, toi, tu as voulu être mon jouet, mon esclave ! Tu as éprouvé la plus grande jouissance à l’être, à être frappé du pied et du fouet par une orgueilleuse et cruelle femme ! Alors que veux-tu maintenant ? “Les mauvais desseins sommeillaient en moi, tu les as éveillés ; si maintenant je ressens du plaisir à te torturer, à te maltraiter, tu en es seul responsable : Tu m’as faite ce que je suis, et maintenant tu es assez inhumain, lâche et misérable pour te plaindre de moi !”
L’artiste peint lentement et sa passion n’en devient que plus vive. Je crains qu’à la fin il ne se suicide. Elle joue avec lui et lui propose une énigme qu’il ne peut résoudre et il sent son sang bouillonner, mais elle s’en amuse.
- Je me figure, dit le peintre, la déesse qui est descendue de l’olympe vers un mortel, et qui, gelant sur cette terre moderne, cherche à réchauffer son corps auguste sous une grande et lourde fourrure et ses pieds dans le giron de son bien-aimé ; je me figure le protégé d’une belle despote qui fouette son esclave lorsqu’elle est fatiguée de l’embrasser et qui en sera d’autant plus follement épris qu’elle le foulera davantage aux pieds, c’est pourquoi j’appellerai ce tableau “Vénus à la fourrure”.
Suis-je fou ou l’est-elle ? Tout ceci provient-il d’un cerveau de femme méchant et fertile, dans le but de surpasser mes fantaisies ultra-sensuelles, ou bien cette femme est-elle réellement une de ces natures à la Néron, qui trouvent une jouissance diabolique à écraser comme vers de terre des hommes qui pensent et sentent, et qui, comme elles-même, ont une volonté.
Je commence à prendre plaisir à ce jeu, dit-elle, en voilà assez pour aujourd’hui, mais il me prend une diabolique curiosité de voir jusqu’où va ton pouvoir de résistance, une cruelle volupté m’empoigne de te sentir trembler sous mon fouet, de te voir plier et d’entendre enfin tes gémissements, tes plaintes et tes cris de douleur, jusqu’à ce que tu demandes grâce et que je continue à frapper sans pitié, jusqu’à ce que tu tombes sans connaissance. Tu as éveillé dans mon être de dangereux instincts. mais maintenant lèvre-toi !
- Vos passions n’ont rien d’original ou de bizarre ; car à qui ne plaît pas une belle fourrure ? et celui à qui elle plaît sait et ressent quels proches parents sont la volupté et la cruauté.
La jouissance sans douleur, la sereine sensualité des Grecs, sont pour moi un idéal que je m’efforce de réaliser dans la vie. Quant à cet amour que le christianisme, les modernes, les âmes chevaleresques prêchent à l’esprit, je n’y crois pas. oui, regardez-moi encore une fois, je suis bien pire qu’une hérétique, je suis une païenne.
Tu gèles, alors que fais naître des flammes. Enveloppe-toi seulement dans ta fourrure de despote ; car à qui convient-elle, sinon à toi, cruelle déesse d’amour et de beauté ?
Hélas ! - Je n’ai, ami Séverine, aucune fausse honte de mentir à autrui, mais on réussit moins à se mentir à soi-même - c’est pourquoi, je l’avoue, je suis presque un dilettante, un dilettante en peinture, en poésie, en musique et encore en bien d’autres connaissances prétendues inutiles, qui à leurs maîtres rapportent le revenu d’un ministre, que dis-je ? De petits potentats : mais, avant tout, je suis un dilettante en amour.
Cet homme, aux traits accentués, mais bien dessinés, sur lesquels se lisaient une profonde tristesse et un dévouement passionné, levait vers elle un oeil de martyr exalté et brûlant
Parce qu’il n’est pas de folie plus délicieuse que celle qui vous fait envelopper votre corps délicat dans cette fourrure si sombre.
Je ne puis disconvenir, dis-je, que rien ne peut exciter davantage que l’image d’une belle, voluptueuse et cruelle despote qui, favorite, devient arrogante et manque d’égards par caprice.
Ne me connaissez-vous pas encore ? Oui, je suis cruelle - puisque vous trouvez tant de plaisir à ce mot - et n’ai-je pas le droit de l’être ?
Cela signifie que vous êtes toujours mon esclave sans illusion, et pour ce motif je vous foulerai au pied sans miséricorde.
J’avais entendu la messe et, tout attendri, j’avais prié longuement. Puis, on me tendit le pain bénit, je baisai la Croix et, à la sortie, je vis des mendiants. Je compris que tout cela ne devrait pas exister. Et puisque cela ne devait pas exister, cela n’existait même pas. Et, par conséquent, la Mort, la Peur, n’existaient pas davantage. Et ce déchirement intérieur qui m’avait torturé, je n’avais plus à le craindre. La lumière descendit en moi et je devins ce que je suis. S’il n’y a rien de tout cela, il n’y a rien non plus en moi… Et là, sur le parvis même, je distribuais aux pauvres tout ce que j’avais sur moi et je partis, à pied, en parlant au peuple.